Le deuil après la mort brutale d’un enfant

La mort d’un enfant est considérée, aux yeux de tous, comme profondément injuste. Elle provoque un ébranlement émotionnel considérable, surtout lorsqu’elle survient soudainement (accidents, infections foudroyantes, mort subite d’un nourrisson par exemple), sans aucun signe d’alerte. Devant une telle mort, brutale et incompréhensible, les parents questionnent les médecins. Les débuts de réponse apportés constituent souvent pour eux une première balise sur le long et douloureux parcours où ils ont été violemment projetés. C’est un premier point d’appui dans ce moment de bascule. Il sera relayé par d’autres, qui pourront les aider sur leur chemin famille, amis, appartenance à un groupe religieux, insertion dans un groupe de parents ayant traversé la même épreuve, rencontre avec un psychiatre, un psychanalyste ou un psychologue, ou encore un mode beaucoup plus personnel de cheminement : écriture pour certains, création artistique pour d’autres, etc.

Contrairement à ce qui se dit beaucoup actuellement, le deuil n’est pas une série d’étapes que l’on franchirait pour arriver à une conclusion à un moment donné. Il est réactivé, poursuivi, élaboré au cours des évènements de la vie du couple. C’est un processus de toute une vie, un long travail intérieur pour ceux qui demeurent pour toujours parents de leur enfant dans son absence.

1. Le deuil des parents

Ce travail intérieur est toujours individuel, il est toujours singulier. Il est lié à la relation à l’enfant et à l’histoire personnelle de chacun. C’est un travail de reconstruction psychique pour trouver un nouvel équilibre après cette perte brutale et violente. Il se fera en fonction de la façon dont chacun s’est structuré autour des premières pertes de son existence: celle de la mère protectrice, qui répondait au plus près de ses besoins quand il était enfant, et puis les autres séparations et pertes qui jalonnent toute vie.

Ce travail de deuil se fait en un temps et selon des modalités propres à chacun, et il n’est jamais conclu. Il passe souvent par des moments de déni et de refus de la réalité, avec l’impression de vivre un cauchemar dont on va se réveiller. Il passe par des moments de repli sur soi et de dépression où tout semble dérisoire et sans intérêt. Il passe par des moments où les parents ont le sentiment de devenir fous, des moments où ils éprouvent le désir de mourir pour retrouver leur enfant. Il passe aussi parfois par un certain besoin de demeurer dans cette souffrance qui les lie à celui qui les a quittés.

Le deuil est accompagné d’angoisse et de culpabilité. Cette culpabilité est liée en profondeur à l’ambivalence de nos sentiments, au fait qu’une part de négatif est toujours liée à du positif.

Tout ce ressenti et ces moments vécus avec une intensité douloureuse peuvent s’apaiser. Ils peuvent sembler dépassés, et puis ressurgir, sans que ce soit prévisible, au décours d’un événement qui vient réactiver et remettre au travail ce qui pourtant s’était vraiment pacifié.

La disparition de leur enfant rend les parents particulièrement fragiles et vulnérables. Et les mots et attitudes d’autrui peuvent être pour eux un grand soutien ou au contraire venir les blesser ou les entraver sur leur chemin.

Souvent l’entourage veut les protéger de trop d’émotion, de trop d’expression de leur chagrin. Les proches ignorent que c’est euxmêmes qu’ils protègent ainsi. Ils espèrent parfois atténuer la douleur des parents en leur suggérant de ne pas en parler, d’oublier, de faire disparaître les traces de l’enfant, parfois même ils prennent l’initiative de le faire euxmêmes à la place du père et de la mère. Ils peuvent parfois aussi déconseiller ou empêcher les parents d’aller voir leur enfant à la chambre mortuaire avant les obsèques, ou au contraire les pousser à le faire alors qu’ils n’y sont pas prêts. Tous ces conseils ou réticences de l’entourage peuvent gêner les parents dans des actes qu’ils sentent nécessaires pour euxmêmes. Ils sont les seuls à en connaître l’importance, ils sont les seuls à savoir le temps qui est le leur pour les poser.

Il faut savoir que ce qui est nécessaire et bon pour un parent ne l’est pas forcément pour un autre. De même, ce qui est nécessaire et bon à un moment donné pour un père ou une mère ne l’est pas toujours à un autre. Ceci est également vrai à l’intérieur du couple où le chemin de chacun et le temps pour le parcourir sont personnels, ce qui n’est pas sans entraîner parfois des difficultés pour la vie du couple endeuillé.

Ce qui se dit très couramment tend à minimiser la douleur liée à la perte d’un enfant. On entend souvent des phrases comme « il était si jeune, cela aurait été pire s’ils l’avaient perdu plus grand », ou bien « ils sont jeunes, ils en auront d’autres ». Ces phrases sont blessantes et fausses. Elles sont fausses, car l’expérience nous montre que plus l’enfant était petit, moins les échanges auront été nombreux entre lui et ses parents, plus ceux-ci se trouveront démunis pour lui faire une place intérieure. Elles sont blessantes et destructrices, car ils sont annulés dans leur identité fragile de parents en devenir.

2. Le deuil de la fratrie

Dans la famille, les enfants aînés ont aussi à retrouver un équilibre. Les frères et soeurs sont touchés directement par cette mort. Ils ont à faire face à cette disparition et au changement brutal de leurs parents qui ont basculé dans le drame.

L’enfant qui disparaît était leur compagnon de jeux actuel ou potentiel. Il était aussi leur rival dans l’amour parental, entraînant parfois jalousie, agressivité et désir plus ou moins conscient d’être débarrassé de cet intrus. Les aînés peuvent alors se sentir très coupables si la réalité vient rencontrer leur souhait. Ils ont besoin d’être rassurés sur le fait que personne n’est responsable de cette mort: ni leur papa, ni leur maman, ni euxmêmes. Ils ont aussi besoin d’être rassurés sur l’amour que leurs parents leur portent et leur porteront toujours, même s’ils semblent avoir tellement changé actuellement.

Même si les aînés ne savent pas ce qu’est l’absence définitive de la mort, ils sont prêts à l’entendre. Pour se repérer et bien se structurer, ils ont besoin qu’on leur dise que leur frère ou sour est mort, sans s’arrêter à des métaphores comme « il dort» ou « il est parti». Taire la mort ne les préserverait pas de ce drame, mais les gênerait dans leur construction. Celle-ci se fait toujours à partir de l’histoire familiale propre à chacun.

Mais pour que les parents puissent en parler aux frères et soeurs, il faut que chacun d’eux ait pu « s’en parler à lui-même ». Si cette mort reste indicible, l’aide d’un professionnel pourra peutêtre leur permettre de formuler pour euxmêmes ce qu’ils veulent transmettre à leurs enfants de ce drame vécu par toute la famille. Le chagrin et la douleur n’ont pas à être tus aux enfants survivants. S’ils ont à être préservés de quelque chose, c’est d’être mis en place de soutien et de réconfort de leurs parents affligés. C’est une place à laquelle certains se mettraient beaucoup trop volontiers. Ceci les gênerait dans leur structuration. Il est bon de ne pas les y conforter mais de resituer les places de chacun. Il est bon, aussi, de se garder de ramener tous les problèmes d’un aîné à ce drame. Bien sûr, il peut avoir des difficultés (liées ou non à cette épreuve familiale), de toute façon elles méritent qu’on s’en occupe, peutêtre dans certains cas avec l’aide d’une écoute et d’un regard étrangers à la famille.

Pour les enfants qui naîtront après cette mort, la question a souvent été posée en termes « d’enfant de remplacement ». Les choses sont probablement beaucoup plus complexes. Il est certain que les parents sont marqués par ce drame et que leur regard sur un puîné sera chargé d’une façon ou d’une autre de leur histoire familiale. Mais l’enfant quel qu’il soit, tout enfant, ne vientil pas toujours dans la propre histoire et le désir de ses parents pour « comme réparer », « comme satisfaire » plus ou moins ce qui a manqué ou été difficile ? C’est le lot de tout enfant, c’est le lot de notre humanité.

3. Place d’un soutien psychologique

Ce nouvel équilibre à construire pour toute la famille se fera souvent avec l’appui de tout un environnement social et aussi de professionnels. Mais la rencontre avec un psychologue n’est pas nécessaire a priori

Certains parents peuvent le souhaiter, s’en trouver rassurés et ce sera pour eux un point d’appui important. D’autres peuvent être en grande difficulté et demander une aide et un soutien qui pourront parfois être longs.

À l’époque actuelle, où les indications de consultation psychologique sont posées avec une grande facilité, il est bon de préciser la spécificité et la valeur du soutien psychologique. Il s’agit pour le parent endeuillé d’une adresse à quelqu’un dont la formation et la sensibilité permettent de ne pas chercher à faire taire l’expression de la douleur, de ne pas chercher à soulager ce qui, dans ce momentlà, ne peut pas l’être, et enfin, de ne pas se mettre en place de savoir ce qui est bon pour l’autre. Cette acceptation de non savoir de la part du  psychologue ou du psychanalyste permet à celui qui est en souffrance de tenter de mettre en mots cette souffrance, et ainsi d’en être moins submergé. C’est aussi cette acceptation de nonsavoir pour l’autre, qui va aider le parent éprouvé à découvrir ce qui est nécessaire, bon et important pour lui dans ce moment. C’est en cela que consiste le travail du psychologue : être là, aux côtés de l’autre, l’écouter pour lui permettre de formuler pour celui à qui il s’adresse, et du coup pour luimême, ce qui est son chemin à lui, son chemin de vie qui inclut la mort.

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