Les caries des enfants qui dorment avec un biberon

Toute atteinte du secteur incisif supérieur doit nous faire penser au syndrome du biberon. Ce tableau clinique, connu des odontologistes, est le reflet d’une alimentation au biberon prolongée, de jour comme de nuit, provoquant des polycaries au sein de la cavité buccale du jeune enfant.

S’endormir avec le biberon en bouche est une habitude néfaste, dont l’enfant aura beaucoup de mal à s’affranchir. Donc à éviter à tout prix! 

Les conséquences de cette habitude sont mauvaises, tant sur le plan général, psychologique, que sur le plan dentaire et maxillo-facial. Les techniques actuelles de soins permettent aux odontologistes d’y faire face.

MECANISME D’ACTION DE LA CARIE

Il est communément admis aujourd’hui que la carie dentaire est une maladie infectieuse et transmissible. Elle résulte de l’interaction de différents facteurs, dont les rôles vont être analysés ci-dessous. C’est la combinaison de l’ensemble de ces facteurs qui génère la lésion carieuse.

Dans le cadre des caries dues au biberon, le terrain d’action des bactéries est la cavité buccale du jeune enfant.

– De six à trente mois, phase d’établissement de la denture temporaire stricte (totalité des dents temporaires : 20 dents), la cavité buccale est en complet remaniement. L’émail des dents temporaires est histologiquement moins épais et beaucoup plus fragile que celui des dents permanentes. En outre, son immaturité dans la période post-éruptive accroît sa cario-susceptibilité; très poreux, la déminéralisation due aux attaques acides est beaucoup plus facile.

– De trente mois à six ans, les porosités diminuent grâce à une reminéralisation de surface (entretenue notamment par la salive), mais la fragilité de constitution demeure : – émail d’épaisseur réduite, – anomalies de structure d’émail fréquentes en denture temporaire, – anatomie particulière des dents temporaires (très fort bombé des molaires favorisant la rétention de plaque au collet), – surfaces dentaires réduites par rapport aux dents permanentes et rapidement détruites en cas de lésions carieuses.

L’enfant naît avec une cavité buccale stérile, qui va être contaminée lors de l’accouchement par la flore vaginale maternelle. Puis, avec l’alimentation, les différents ustensiles portés en bouche, une première flore s’installe, en l’absence de tout organe dentaire. Cette flore s’élabore et va se transformer progressivement à l’apparition des premières dents, par la création de nouvelles niches écologiques (le sillon gingivo-dentaire et les surfaces dentaires dures). C’est à cette période que les streptocoques Mutans vont s’installer, puis proliférer, conjointement à l’augmentation des surfaces dentaires. Or leur rôle étiologique est avéré dans la carie par leur capacité à métaboliser les glucides fermentescibles

Ainsi, les bactéries présentes dans la cavité buccale du jeune enfant sont analogues à celles d’un adulte et vont engendrer de la même manière des lésions carieuses.

Malgré la production d’acides libérés lors du métabolisme des sucres, I’éco-système buccal dispose d’un moyen de défense très efficace contre la carie : la salive. Grâce à son pouvoir tampon, le flux salivaire est capable de compenser l’acidité générée par l’acide lactique à l’interface plaque-émail.

CAS PARTICULIER : DORMIR AVEC LE BIBERON

Dans le cas des petits patients s’endormant avec leur biberon en bouche, il est aisé de comprendre que la situation ainsi créée rassemble l’ensemble des éléments générant les caries :

– le biberon contient souvent des hydrates de carbone fermentescibles (lait, lait sucré, coca, eau sucre, jus de fruits, sirop. . . ) dont le métabolisme par le S. Mutans libère des taux élevés d’acide lactique,

– les enfants s’endormant avec le biberon en bouche, la diffusion des liquides va être lente mais continue, pendant plusieurs heures. L’acidité buccale ne sera absolument pas compense par le tampon salivaire incapable d’endiguer ce flux permanent,

– I’acidité buccale continue va conduire à l’élimination de certaines bactéries, favorisant au contraire la croissance des bactéries aciduriques type S. Mutans ou lactobacilles, ce qui entérine le phénomène carieux,

– toutes les sécrétions nocturnes sont diminuées pendant le sommeil. Les flux salivaires sont donc amoindris et beaucoup moins efficaces contre l’attaque acide.

En résumé, la prise de boissons sucrées au biberon pendant la nuit réunit tous les facteurs étiologiques de la carie et favorise l’apparition des lésions carieuses par une fréquence d’absorption très élevée, quasi permanente.

INCIDENCES CLINIQUES

L’incidence clinique de ces lésions est considérable. Elles ont été observées très précocement dans la littérature et, dès 1930, Beltrami parlait des « dents noires de tout-petits ». Plus récemment, en 1962, Fass était le premier à décrire ces caries et à en spécifier la localisation, bien connue aujourd’hui; elles concernent :

  • toutes les dents temporaires antérieures maxillaires,
  • les premières molaires temporaires maxillaires et mandibulaires,
  • les canines temporaires mandibulaires.

Les incisives mandibulaires temporaires sont presque toujours exemptes de caries, cela grâce à une position avancée de la langue lors du mouvement de succion, celle-ci vient au contact des lèvres en protégeant le rempart incisif dans le même temps. Les boissons se répandent alors sur toutes les dents, exceptées les incisives mandibulaires.

Ces caries sont localisées préférentiellement au tiers cervical des dents antérieures, engendrant un affaiblissement de cette zone. On parle de caries « rampantes « matérialisant exactement la lente coulée de liquide sur les surfaces dentaires, glissant sur les dents antérieures, stagnant au creux des molaires.

On observe des lésions en nappe, brunes, orangées dans les cas de caries très évolutives. Dans les cas de lésions à évolution plus lente, les colorations vont du brun foncé au noir (fg. 3).

Lorsque les enfants s’endorment avec un biberon en bouche (eau sucrée, boissons sucrées), ils rassemblent, au sein de leur cavité buccale, tous les éléments initiateurs de la lésion carieuse. De plus, cette pratique est généralement due à leur difficulté de s’endormir : elle va donc être renouvelée, soir après soir, pendant des mois, voire des années.

Les délabrements coronaires peuvent entraîner la perte totale de la couronne par fracture, laissant simplement émerger un moignon radiculaire. Les atteintes pulpaires sont variables, mais fréquentes, plus ou moins douloureuses. Les lésions carieuses au niveau des molaires reprennent les mêmes colorations.

L’âge d’apparition de ces lésions est variable. Il dépend bien évidemment de la cariogénicité des boissons, de leur fréquence d’ingestion, et des caractéristiques personnelles de l’enfant (flore buccale, flux et tampon salivaires, hygiène buccale, etc..). Les études portent en général sur les enfants âgés de 1 an à 5 ans environ, ce qui traduit la variabilité d’apparition des lésions. IL est toutefois important de noter leur précocité potentielle et leur rapidité d’installation afin de comprendre la nécessité de visites préventives dès le plus jeune âge (1 an). D’un point de vue général, les enfants présentant des caries du biberon ont tous une croissance altérée, ce qui conduit à un retard staturo-pondéral évident dû essentiellement à leur difficulté de s’alimenter.

Associée aux caries, la prise de boissons au biberon durant le sommeil induit des déformations posturales et des habitudes néfastes conséquentes. Elles sont essentiellement dues à la présence prolongée de la tétine en bouche et aux mouvements de succion associés. En effet, l’interposition de la tétine va induire à terme une déformation des procès alvéolaires entraînant une béance antérieure, c’est-à-dire un espace libre antérieur entre incisives maxillaires et mandibulaires alors que les dents postérieures sont en occlusion. Cette situation est entretenue par une posture de la langue au repos, basse, qui s’interpose entre les arcades dentaires et induit à terme une promandibulie fonctionnelle, c’est-à-dire une croissance du massif facial vers le bas.

PSYCHOLOGIQUE

Il était intéressant de comprendre le profil psychologique de ces enfants, d’observer leur contexte socio-économique, culturel, la nature de leur relation parentale. De nombreuses études récentes ont été menées dans ce sens aux Etats-Unis et en Finlande, mais il est difficile de systématiser.

Néanmoins, il est entendu que ces enfants ont généralement un caractère fort, sont agités, tatillons, et quelque peu maniaques. Ils présentent fréquemment des troubles importants d’endormissement, des coliques, des manifestations allergiques et des troubles du comportement. Le contexte socio-économique n’a pas d’incidence.

Associés aux lésions carieuses, on constate également des retards de croissance et des habitudes posturales déformantes de la mandibule.

L’initialisation du biberon au coucher est souvent due aux pleurs de l’enfant à cet instant : les parents donnent le biberon au lit afin de le calmer et il s’endort rapidement. Très vite, l’enfant réalise que ses pleurs seront calmés par le biberon et intogre l’idée qu’il ne pourra s’endormir sans le biberon. S’il se réveille au cours de la nuit, il le réclamera pour se rendormir parce qu’il aura besoin de réunir les conditions précédentes de son endormissement.

Ce cercle vicieux est également entretenu par la culpabilité des parents qui n’ont pas su apaiser leur enfant au moment du coucher, ou qui n’ont pas pu être présents à ce moment-là.

Il est intéressant de noter que ces études montrent toute l’importance de la relation parents-enfant dans la genèse des caries du biberon, indépendamment des caractéristiques comportementales pures de l’enfant, ou de ses paramètres carieux. Les parents sont à l’origine de la prise du biberon, dans le but évident de compenser « quelque chose » qu’ils n’ont pas su donner, et le sevrage n’en est que plus difficile, car cela revient à retirer ce que l’on a donné.

TRAITEMENTS ET PREVENTION

Dans le cadre de pathologies carieuses installées, I’enfant pourra être pris en charge sur le plan bucco-dentaire par un pédodontiste. L’ampleur des délabrements nécessite en général plusieurs séances de soins, réalisés sous anesthésie locale, requérant une grande coopération de la part de l’enfant (s’il est en âge de l’accepter) et surtout des parents. Le sevrage doit être envisagé dès la première séance. La première consultation permet d’expliquer le déroulement des soins après avoir réalisé un bilan clinique et radiologique. Elle sert également à établir un planning rigoureux de manière à ne pas démotiver le tandem parents-enfant par de trop nombreuses séances.

Les données actuelles de la science permettent aujourd’hui de soigner les dents temporaires avec différents matériaux (esthétiques ou non), de reconstituer les dents avec des couronnes préformées en métal ou en résine, et surtout d’élaborer des prothèses dentaires de remplacement en cas d’extractions, afin de redonner par le biais d’un sourire une phonation et une mastication convenables. La mise en place d’un dispositif préventif concernant les dents permanentes à venir pourra être envisagée avec les parents ultérieurement si leur motivation est suffisante.

L’action la plus évidente du pédiatre, associée à celle du pédodontiste (ou du chirurgien-dentiste traitant), sera préventive.

Le pédiatre devra être en mesure de prescrire des fluorures de la naissance à 6 ans au moins, et d’orienter les patients à risque vers une consultation dentaire précoce. Il est essentiel de pouvoir conseiller les parents sur le plan alimentaire, et de leur faire connaître les risques inhérents aux boissons sucrées prises au biberon (y compris le lait). Si l’enfant s’alimente au biberon jusqu’à un âge avancé, et surtout s’il s’endort avec, il faut avertir les parents des troubles de croissance maxillo-faciaux éventuels.

Le pédiatre pourra également recommander un brossage régulier des dents dès leur apparition en bouche, à l’aide d’une compresse, d’un coton-tige ou d’une brosse à dents premier âge.

CONCLUSION

Le pédiatre et l’odontologiste ont un rôle de prévention majeur. Ils sont les interlocuteurs privilégiés de la famille dès le plus jeune âge de l’enfant.

Par des visites régulières, ils peuvent suivre le développement de l’enfant et conseiller efficacement les parents, à la fois dans un domaine nutritionnel et psychologique.

Prévenir l’angoisse de l’enfant, manifestée entre autres par les troubles de l’endormissement, c’est agir pour favoriser un développement harmonieux à tous les niveaux.

L’apparition de caries délabrantes dès le plus jeune âge ne permet pas à l’enfant de s’épanouir, car ces lésions brunes signent extérieurement sa différence et peuvent accroître ses angoisses d’insertion.

Sevrer l’enfant est un acte tout aussi important que de lui accorder sa liberté, sa liberté de grandir. Il est donc essentiel de conseiller efficacement les parents à ce sujet, afin de supprimer le ou les facteurs responsables des lésions carieuses.

Conjointement, inciter à consulter un odontologiste précocement pour un suivi régulier, c’est apprendre à l’enfant à connaître le cabinet dentaire, sans appréhension, sans angoisse : c’est gérer l’avenir.

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