L’adoption: ne pas stigmatiser

Le récent rapport sur l’adoption de la mission Colombani parle de la nécessité dans le regard sur les enfants adoptés, d’un « ni-ni » : ni banalisation, ni stigmatisation. Depuis bientôt dix ans, la Consultation d’Adoption Outremer s’est imposée le même credo : lutter contre les a priori de l’adoption et dépister les véritables problèmes. Malgré sa spécialisation, un des rôles essentiels d’une telle consultation est d’empêcher toute mise à l’écart et de permettre à l’enfant adopté de trouver rapidement la même place que tout enfant dans la société.

Où commencent et où s’arrêtent les différences ?

L’enfant adopté est différent, c’est certain, mais où commencent et s’arrêtent ces différences ?

La première n’est pas à proprement parler médicale, elle est physique, ethnique. De tout temps, l’homme a été surpris par ceux qui ne lui ressemblaient pas : les étrangers. Il l’est encore plus quand un enfant ne ressemble pas à ses parents. À ces étonnements ancestraux se rajoute le fait que notre société, et plus encore notre spécialité pédiatrique, sont marquées par la génétique. Nous sommes fascinés par la double hélice de Crick et Watson, par le fait que tant de messages soient concentrés sur quelques paires de bases.

Cette science et son essor actuel sont passionnants pour comprendre le mécanisme de nombreuses pathologies, pour comprendre l’Homme dans son entier. 
La génétique ne doit pas être hégémonique et nous faire oublier que la parentalité ne se limite pas à quelques échanges de gamètes ou d’ADN.

Un vrai questionnement

Environ un enfant sur 150 est un enfant adopté. Pour beaucoup d’entre eux cette adoption nous saute aux yeux, rendue évidente par la différence physique. Est-ce nécessaire pour autant de les cataloguer et de les enfermer dans un carcan immuable ?
Est-il utile de parler de « vrais » parents pour nommer les parents biologiques, comme si la loi du sang était la seule vérité, alors que la loi française, et surtout les liens créés depuis longtemps, ont permis à une « vraie » famille de se construire, même sans liens du sang ?
Est-il indispensable de supposer, comme cela s’entend encore trop souvent, que tout enfant adopté est un enfant volé ou acheté, alors que la plupart des adoptions se font sans malversations ?
Est-il bien fondé de croire « qu’il a son pays dans le sang », donc qu’il n’a pas sa place en France, alors que ni l’enfant, ni celui qui prononce cette phrase ne connaissent ledit pays ?
Est-ce une bonne idée de féliciter les parents adoptifs : « C’est bien ce que vous avez fait ! », pour un pseudo-acte généreux, alors que, plus de neuf fois sur dix, l’adoption est motivée par un problème de fécondité, et que c’est bien un désir égoïste parental qui est le moteur de l’adoption ?
Est-il raisonnable de culpabiliser l’enfant : « Avec tout ce que vous avez fait pour lui ! », quand l’adolescence se passe mal, alors que, comme toute filiation, l’adoption est basée sur une réciprocité ? On ne fait pas des enfants dans le seul but de donner la vie ou de repeupler la planète, mais parce qu’on a envie d’être parent.

Est-il vrai de croire que chaque enfant ou adolescent sera obsédé par la recherche de ses origines, alors que ce problème qui fascine les média est loin d’être un souci majeur pour la plupart des adolescents adoptés ?
Toutes ces petites phrases sont destructrices, les enfants adoptés iront certainement mieux quand notre société les accueillera mieux. Cet accueil commence par nos mots, nos comportements. N’oublions pas combien, en tant que pédiatres, nous comptons dans la vie de nos petits patients : nous n’avons pas le droit de les mépriser.

Entre trop ou pas assez de diagnostics : exemples

Après ces considérations, qui nous touchent comme des acteurs de la société, voici quelques exemples plus médicaux, plus pédiatriques.

Diarrhées pas toujours banales

Presque tous les enfants adoptés souffrent de diarrhées à leur arrivée ; on peut vite, pour un symptôme aussi fréquent, basculer vers la banalisation ou la stigmatisation. Penser, comme c’est souvent le cas, à une conséquence du changement alimentaire est bien naïf. Oublier la présence de parasites intestinaux est ennuyeux, car on les trouve avec une grande fréquence dans tous les orphelinats du monde. Mais, c’est tout aussi grave, après de longs mois d’évolution, de ne pas rechercher une maladie coeliaque ou une autre pathologie sans rapport avec l’adoption.

Une puberté précoce certes, mais encore…

Environ un quart des petites filles adoptées après l’âge de 6 ans développe une puberté précoce. Ce phénomène, dont l’étiologie est encore discutée, commence à être bien connu, et les diagnostics ne tardent pas trop. Mais s’il est capital, pour préserver la croissance, d’intervenir vite sur une véritable puberté précoce, il ne faut pas être obsédé par ce seul diagnostic et se précipiter aveuglément sur les analogues de la LH-RH. La banalisation serait de proclamer que l’âge annoncé est forcément faux, ou que « dans ces pays » on fait toujours sa puberté plus tôt. C’est une manière aisée d’éluder le problème. La stigmatisation serait de dire que toute accélération de la croissance est une puberté précoce, et là aussi ne pas chercher plus loin, en oubliant d’autres causes toutes aussi réelles et fréquentes : rattrapage d’une carence nutritionnelle ou d’un nanisme psychosocial, puberté avancée simple, erreurs d’âge, etc.

Troubles du comportement

Les enfants et les adolescents adoptés ont un risque bien réel de présenter des troubles du comportement. Le nier serait une banalisation tout à fait nocive. Mais, là encore, la stigmatisation est dangereuse dès lors que l’on cherche dans l’histoire de cette adoption toutes les causes du problème. Dans le microcosme de l’adoption, on a assisté à des phénomènes de mode : au fil du temps, cela aura été la quête des origines, puis les troubles de l’attachement et enfin le syndrome d’alcoolisme foetal qui furent accusés de tous les maux.
• Recherche des origines. Tous ces désordres existent bel et bien. Quelques adolescents et adultes, sans doute parce que leur adoption ne s’est pas bien déroulée, souffrent de ne pas connaître leurs origines. Leur détresse est amplifiée car elle touche particulièrement ceux qui n’ont pas été adoptés et qui se sentent rassurés de connaître leur pédigree. Mais cette détresse reste marginale.
• Troubles de l’attachement. Du fait de conditions de vie difficiles, d’une insécurité importante, des enfants avant leur adoption ont perdu confiance envers les adultes. Ballotés depuis la perte de leur famille biologique d’institutions en familles d’accueil, ils ont du mal à créer des liens. Ces troubles de l’attachement plongent les familles en grand désarroi, avec des enfants qui refusent tout contact, toute affection et se limitent à des provocations. Pris en charge précocement, ils peuvent s’amender, le diagnostic doit donc être rapide. Posé en excès, il enferme parfois les enfants dans un fatalisme qui ralentit la prise en charge d’autres soucis… comme un problème plus somatique ou une psychorigidité parentale.
• Difficultés scolaires. Actuellement, c’est l’alcoolisme foetal et ses conséquences qui sont à la mode, du fait de sa fréquence élevée en Europe de l’Est. Pour certains pays, il faut effectivement avoir toujours en tête ce diagnostic. Mais il est excessif de l’évoquer en premier lieu pour tout enfant adopté qui présente des difficultés scolaires.
Reconnaître des causes liées à l’adoption à des troubles comportementaux
ne doit pas occulter des difficultés banales de vie quotidienne.

Attention à l’arbre qui cache la forêt

Se limiter à ces trois seuls diagnostics serait encore une fois négligent. D’autres causes sont possibles, on sait par exemple que certaines institutions sont maltraitantes, qu’elles peuvent ainsi détruire les enfants qui leur sont confiés. Mais plus encore, il ne faut pas oublier que l’adoption est parfois l’arbre qui cache la forêt. Et si l’enfant à des troubles du comportement, c’est parce que son papa a perdu son emploi, que sa maman soigne un cancer du sein ou que ses parents se séparent. Drames bien réels, qui touchent de nombreuses familles, mais que l’on n’évoquera pas toujours, par pudeur, devant le pédiatre. L’arbre cachant la forêt est parfois bien pratique. Le « ni-ni » de l’adoption, c’est accepter que les enfants adoptés soient avant tout des enfants, différents mais pas trop ; c’est reconnaître que ces enfants possèdent des problèmes tout à fait particuliers, mais aussi d’autres plus banals pour leur âge. Accueillir cette différence dans une famille, ou dans un cabinet de pédiatrie, c’est accueillir un enfant pour ce qu’il est.

JY. De Monleon, consultation d’adoption Outremer, Pédiatrie 1, CHU de Dijon, paru dans ped pratique, n°202, novembre 2008
Pour en savoir plus

• Colombani JM. Rapport sur l’adoption. La Documentation Française, Paris, 2008.
• De Monléon JV. Naître là-bas, Grandir ici. Belin, Paris, 2003.
• Et pour vos petits patients : Petirou JV de Monléon et R Dautremer. Les Deux Mamans. Gautier-Languereau, Paris, 2001.

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