Notre alimentation est culturelle: aspects linguistiques, historiques, sociologiques

Notre alimentation est culturelle.

Aspects linguistiques, historiques, sociologiques.

A. BURTSCHER

Cabinet de pédiatrie, 1a, rue de Sébastopol 68140 MUNSTER

Résumé

La nutrition occupe une place majeure dans le suivi pédiatrique. Or les enfants comme les adultes incorporent en mangeant des affects et des symboles. Toute prescription ou recommandation qui les ignore est vouée à l’échec. Elle doit les reconnaître pour s’y appuyer : ainsi les parents retrouvent leurs compétences et l’alimentation de leur enfant peut s’inscrire dans la transmission d’une culture familiale et s’épanouir. Nous allons examiner ce que signifie incorporer, puis analyser les symboles les plus marquants, en montrant à chaque fois comment les mots sont porteurs de sens. Nous conclurons par le rôle que peut jouer le pédiatre.

Mots clefs : nutrition, symboles alimentaires

  1. 1. Introduction.

Comme l’enfant est un être qui grandit, qu’il faut manger pour grandir et que les parents leur souhaitent ce qu’il y a de mieux, la nutrition occupe une grande partie de nos consultations. Or manger rejoint l’essence de l’individu et le pédiatre ne peut ignorer ce qui pousse à manger ou à ne pas manger, sans quoi sa parole et sa prescription risquent de rester lettre morte.

Le suivi des habitudes alimentaires, au même titre d’ailleurs que celui du langage, est ainsi pour le pédiatre un marqueur extrêmement fin et sensible du bon développement moteur, psychique et affectif de l’enfant. Son rôle d’accompagnant, d’acolyte peut révéler aux parents leur propre savoir et les aider à avoir confiance en lui  et en eux-mêmes ; ainsi pourront-ils construire la sécurité de base indispensable au bon développement de leur enfant.

Nous allons donc envisager d’abord la signification de l’alimentation, puis ses aspects culturels et symboliques, en nous attardant sur le sens des mots. Nous conclurons par le rôle possible du pédiatre.

2. Dis-moi ce que tu manges

La nourriture est indispensable à la vie. Elle représente un bonheur sur terre nous enseignent tant l’Ecclésiaste (8,15) : « J’ai donc loué la joie, parce qu’il n’y a de bonheur pour l’homme sous le soleil qu’à manger et à boire et à se réjouir », que les épicuriens : « ede, bibe, lude ! Post mortem nulla voluptas » (mange, bois, joue ! après la mort nulle volupté), tandis que les Allemands disent « Essen und Trincken hält Leib und Seel zusammen » (manger et boire lient corps et âme).

Nourrir, se nourrir est un acte symbolique. C’est aussi un acte social, qui s’inscrit dans une famille, elle-même ancrée dans une histoire, une société, une tradition, des valeurs morales, des projets. Il est fondateur de l’identité collective et de l’altérité. C’est un acte qui évolue au gré des pressions sociales et des modes, mais aussi des tendances personnelles.

Chez l’enfant, l’alimentation est principalement envisagée en termes de nutrition. Pourtant, au sein de la famille comme de la collectivité, elle comporte à la fois [1]

  • une dimension fonctionnelle, qui nécessite des compétences techniques perfectionnées de génération en générations, en assurant le développement somatique,
  • une dimension affective en assurant la sécurité affective, donc l’attachement, puis la stimulation de l’exploration, donc des compétences,
  • une dimension symbolique et rituelle en assurant le développement sociocognitif, la socialisation et l’appartenance au groupe,
  • une dimension organisationnelle, car l’acte de manger occupe et structure le temps et l’espace.

Nous mangeons des aliments, des affects et des symboles.

Comme nous le rappelle Sénèque dans ses Epistulae morales ad Lucilium (II, 19,10), déjà Epicure disait : « ante circumscipiendum est cum quibus edas et bibas, quam quid edas et bibas ; nam sine amico visceratio leonis ac lupi vita est » (Regarde d’abord avec qui tu manges et tu bois, avant de regarder ce que tu manges et tu bois ; car sans ami, la vie est une distribution de viande de lion et de loup).  Cependant, l’histoire de l’alimentation prend un grand virage, quand le célèbre gastronome français Anthelme Brillat-Savarin (1755-1826) publie son traité de « Physiologie du goût, ou méditations de gastronomie transcendante, par un professeur », qu’il introduit par les « aphorismes du professeur pour servir de prolégomènes à son ouvrage et de base éternelle à la science », dont nous citerons les cinq premiers :

1)    « l’univers n’est rien que par la vie, et tout ce qui vit se nourrit.

2)    les animaux se repaissent ; l’homme mange ; l’homme d’esprit seul sait manger.

3)    la destinée des nations dépend de la manière dont elles se nourrissent.

4)    dis-moi ce que tu manges, je te dirai ce que tu es.

5)    le créateur, en obligeant l’homme à manger pour vivre, l’y invite par l’appétit, et l’en récompense par le plaisir ».

Les pratiques alimentaires dépendent de valeurs, de normes et de pratiques [1], qui définissent des contextes techniques et sociaux :

  • du point de vue culturaliste, ce sont les systèmes de valeurs qui pilotent les pratiques et déterminent les contextes. L’alimentation traduit la culture : « man isst, was man ist » (on mange ce qu’on est). Brillat-Savarin en est la figure emblématique.
  • du point de vue matérialiste, ce sont les contextes concrets et leurs évolutions qui déterminent les pratiques. Les systèmes de valeurs sont les rationalisations. Le philosophe matérialiste allemand Ludwig Feuerbach l’a exprimé par son célèbre jeu de mots sur le dicton précédent : « man ist, was man isst » (on est ce qu’on mange).

Autrement dit, certes la disponibilité des aliments et les possibilités techniques de préparation font à la base qu’un aliment est comestible, mais le nombre d’aliments consommé par chaque individu et groupe de population est extrêmement restreint par rapport au nombre d’aliments existants, car ceux-ci sont consommés pour des raisons culturelles, que nous allons examiner.

Remarquons, sans la développer, que nous rejoignons ici la question de l’ontologie : faut-il partir du cogito ou de l’être ? Est-ce l’être qui engendre la question ou l’être qui questionne ?

3. Manger est incorporer.

L’incorporation de nourriture est profondément ambivalente [2], source à la fois de

  • plaisir et de déplaisir : l’aliment procure du plaisir gustatif, mais peut aussi provoquer du dégoût.
  • santé et de maladie : l’aliment est source d’énergie et de santé, mais peut aussi être source de maladies et de troubles. Ne creuse-t-on pas sa tombe avec ses dents ?
  • vie et de mort : l’aliment permet la maîtrise de la vie, mais prend aussi la vie des organismes consommés.
  • statut de grand ou statut de petit, plus spécifiquement pédiatrique : l’aliment de « grand » permet un statut de sujet, tandis que l’aliment  de « petit » permet et entretient une place à part, tout en présentant l’avenir comme incertain.

Cette ambivalence de l’incorporation, paradoxe de l’omnivorisme, la rend intrinsèquement anxiogène. Ainsi quels que soient l’âge, la civilisation ou la culture,

  • elle nécessite l’élaboration d’un système de valeurs : comestible ou non, bon ou mauvais, sain ou malsain. « Ce qui est bon et dégoûtant ne renvoie pas à une nature, mais à une construction sociale et culturelle. Les dégoûts, comme les goûts, sont donc le fait d’un processus de socialisation. La comestibilité n’est donc pas une notion biologique ou psychologique mais symbolique. Si l’aliment n’est pas bon à penser, il n’est pas bon à manger  (Le Breton 2000) ».
  • elle permet de s’attribuer les qualités nutritionnelles de l’aliment, mais aussi ses qualités symboliques, voire magiques : nous devenons ce que nous mangeons au sens symbolique, c’est-à-dire que nous projetons des représentations sur les aliments, et lorsque nous les consommons, nous imaginons que nous nous les approprions. Ainsi les aliments doivent être sains pour éviter la contagion et assurer l’identité pour éviter la souillure, la souillure étant représentée par le danger pour l’ordre que constitue une chose inclassable ou ambiguë (Mary Douglas) [3].

C’est l’occasion de rappeler la théorie de la signature, que l’on retrouve dans toutes les civilisations et qui part du principe qu’un lien unit entre eux tous les éléments naturels. Qui sait en lire les signes (signum) en reconnaît le sceau (sigillum) et peut utiliser ses propriétés, car « similia similibus curantur » (les choses semblables sont soignées par des choses semblables).  C’est la base des médecines traditionnelles. Les exemples les plus connus sont la noix pour le cerveau (son amande ressemble au cerveau, sa coquille au crâne, son brou au cuir  chevelu), le haricot pour le rein, le millepertuis pour la peau, le saule pour les rhumatismes ; les viscères sont mangés pour fortifier ses propres organes, la bave d’escargot est utile pour ceux qui crachent des glaires.

De nos jours, l’industrie agroalimentaire, bien consciente que la vente de ses produits dépend de leur perception, donc d’une vision subjective, s’attache à décortiquer les facteurs cognitifs et affectifs des consommateurs pour stimuler leur imaginaire par le nom des produits, leur aspect visuel, olfactif, gustatif, sonore, essayant à l’instar des grands chefs de créer des œuvres uniques. L’industrie laitière n’est pas en reste avec ses boîtes en fer blanc en France, ses emballages soignés, ses noms évocateurs pour les parents, que nous avions résumé en « O KALLISTOS PELARGOS  ut ALMA mater  CONFORTAT OMNES ad LAETITIAM MATERNAM et NUTRICIAM » (la plus belle cigogne, telle la mère nourricière, les réconforte tous pour la joie de la mère et de la nourrice). Pour les plus grands, les noms sont aussi évocateurs : « perle de lait », « tendresse de lait », « secret de mousse », « mystère »… [4]

4. Aspects linguistiques

Nous nous bornerons à en souligner trois aspects :

4.1. Manger renvoie à des aliments solides

En effet les linguistes ont beaucoup d’arguments pour dire que la racine indoeuropéenne *dont-, la dent, est sans doute un participe présent de *ed- *d-, manger. Remarquons à quel point ces racines *ed-/*dont-, mordre/mordant, imprègnent nos langues européennes, puisque :

  • *ed- *d- se retrouve en
    • sanskrit : ad-mi
    • grec : ἔδω, qui a donné ἐσθίω, manger, τὸ  ἄρι-στον (ἀρι, le matin), le repas du matin devenu le repas de midi, νήστης, à jeun (νη privatif) et ἡ νῆστις, le jéjunum
    • latin : edere ou esse (sur edesse) avec ancien infinitif indoeuropéen en –se, ce qui atteste, en plus de ses formes irrégulières, de son ancienneté
    • germanique *et-a, puis en vieux nordique ita, …en gotique itan, qui a donné eat en anglais, essen en allemand moderne (ezzan en vieil allemand et ezzen en moyen haut allemand) et fressen pour veressen (manger entièrement) et réservé depuis l’époque du moyen haut allemand aux animaux
    • français : ne conservent la racine latine d’edere  que (e)scarole par le biais de l’italien scariola, comestible  et comédon (de com-edere), obèse (ob-esus) et esche (esca).
  • *dont- se retrouve en
    • sanskrit : dan, dantam (accusatif)
    • grec : ὀδούς et ὀδών, ὀδόντος
    • latin : dens, dentis
    • gotique : tanp, qui adonné en anglais tooth et en allemand par première mutation consonantique  Zahn
    • français : dent

Cet aspect masticatoire est aussi retrouvé en français dans le casse-croûte, en anglais dans snack (casse-croûte à la forme nominale et grignoter à la forme verbale) et en allemand dans Imbiß, la collation, du vieil allemand inbīzan où l’on entend bien beißen (mordre). Mâcher, mastiquer viennent de manducare.

4.2. Manger renvoie à être

  • edo a deux infinitifs edere et esse, qui est aussi l’infinitif de sum, je suis.
  • en hébreu, le trigramme כול﴾ לאכול ﴿ (aKHaL) ou کو ل (KouL) en arabe est le même pour désigner l’acte de manger et la totalité : « manger » et « tout ». Manger est mordre un morceau du monde, en prendre connaissance et l’ordonner.

4.3. Les mots changent

Bornons-nous à reprendre edo. Pourquoi a-t-il fallu allonger un verbe aussi court, alors que l’évolution raccourcit les mots, si ce n’est la modification de perception du repas ? Ainsi l’homérique ἔδω est devenu en grec classique ἐσθίω (élargissement par θ et ι) et φάγομαι (la voix moyenne serait-elle en faveur d’une appropriation ?) à côté de βιβρώσκω (dévorer) et le classique edo à Rome devient comedo et manduco (mâcher) sous l’empire.

4.4. Manger renvoie à des habitudes

  • le jeûne, qui permet aux chrétiens d’assurer leur salut :
  • le souper (du germanique occidental *suppa « tranche de pain sur laquelle on verse le bouillon », latinisé en sŭppa vers 500, de la famille du gotique supôn «assaisonner») est au Moyen-âge une tranche de pain sur laquelle on verse du bouillon. Plus tard, pour les classes populaires, le souper est composé de soupe. Le mot souper aujourd’hui est réservé au dîner d’après spectacle [5].
  • la collation vient du fait qu’au Moyen-âge, sur les recommandations de saint Benoît, les moines lisaient quotidiennement pendant le repas du soir les conférences ou Collationes de Cassien (Collationes patrum in Scithico eremo commorantium), vingt-quatre entretiens avec les pères du désert de Scythie (actuelle Ukraine) sur la perfection ascétique et sur les moyens d’y parvenir [6].
  • le déjeuner, ancêtre de notre petit déjeuner, est historiquement le premier repas de la journée, comme l’indique son origine latine disjejunare, «sortir du jeûne», qui a aussi donné dîner. Il prend la place du dîner en milieu de journée sous le second Empire, laissant la sienne au petit déjeuner par opposition à second déjeuner ou déjeuner à la fourchette.
  • le dîner, longtemps le repas du milieu de la journée, a vu ses horaires devenir de plus en plus tardifs jusqu’à prendre la place du souper. La dînette est un petit dîner et une midinette, à la fin du XIXe siècle, est une femme qui se contente d’une dînette à midi.

A travers ces termes, on lit aussi la modification des horaires et du nombre des repas : au Moyen-âge, pendant les périodes de jeûne, un repas théoriquement unique à la tombée de la nuit, puis dîner le matin et souper le soir, apparition du déjeuner vers le XVIIIe siècle dans les élites françaises et du petit déjeuner au début du XXe siècle.

Cette terminologie et donc ces habitudes ne concernent pas les classes populaires rurales et urbaines, qui depuis la période médiévale mangeaient habituellement trois repas, souvent identiques, à base de soupe, fonction des disponibilités, par opposition à l’aristocratie qui privilégiait les produits chers et lointains et les gibiers et grands oiseaux, symbole de liberté, de non soumission au travail [1].

D’autres langues ont retenu comme nom du repas son moment dans la journée, comme l’allemand avec Frühstück (früh, tôt), Mittagessen (Mittag, midi) et Abendbrod (Abend, soir), avec des glissements possibles comme en grec ancien où ἄριστον (ἄρι, matin), primitivement le repas du matin, est devenu le repas de midi.

5. Aspects historiques de la table

Les aliments cuisinés qui entrent dans l’ordonnance d’un repas sont des mets, du latin populaire missum, ce qui est posé sur la table (de mittere, mettre).

Le partage de nourriture, habituellement à table (mensa), ou commensalité, est un lieu où s’exprime la construction des idées

  • « Dans le jardin d’Eden, le serpent, qui va intervenir en insinuant la pensée jalouse dans l’esprit d’Eve représente cet imaginaire paranoïde  de l’humain qui veut prendre pour vérité ce qu’il imagine. « Si vous mangez cette pomme défendue par Dieu, vous pourrez vous-mêmes devenir des Dieux. » Cette insinuation du serpent nourrit l’imaginaire d’Adam et d’Eve. Ils jalousent alors Dieu, n’acceptent pas le seul interdit exigé, revendiquent le même pouvoir et ne réalisent pas qu’une vie sans manque serait une vie sans désir et sans devenir » [7].
  • Le sacrifice d’Isaac par Abraham montre la modification du lien avec Dieu. Si Abraham obéit à Dieu en tuant son fils, ce Dieu devenu féroce et destructeur est conduit à une aporie, mais en mettant sa confiance en lui, il le force à tenir sa promesse de protéger les générations suivantes et met fin aux sacrifices humains. Rappelons que sacrifice vient de sacer facere, rendre sacré, c’est-à-dire établir une distinction et un pont entre le monde profane et le monde divin.
  • la philosophie grecque est un exemple emblématique de l’importance des banquets en général, de ceux de Socrate rapportés par Platon et Xénophon en particulier. En fait un symposion athénien ne se confond pas avec les syssities  (τό συσσίτιον de ὁ σῖτος, le blé, la farine, le pain, la nourriture, qui a donné parasite, celui qui prend sa nourriture à côté, donc chez les autres), qui sont des repas en commun d’institution légale. Il s’agit d’un repas où ce qui importe n’est pas le repas, mais les discours qui en sont la suite et qui se prononcent au moment où seuls les vins restent sur la table. Le symposion comprend donc un repas, le deipnon ou syndeipnon, et la beuverie, le potos ou sympotos, les convives devenant des sympotoi, des cobuveurs, ce qui renvoie à la stimulation de l’esprit et de la réflexion par la boisson. Citons simplement les deipnosophistes d’Athénée de Naucratis qui en quinze livres racontent les conversations philosophiques et gastronomiques de convives fictifs du IIIe siècle.
  • la table ronde au Moyen-âge réunit les chevaliers les plus preux pour la quête du Graal. Elle rappelle leur égalité et leur fraternité, car leur siège était choisi au hasard, donc la distance par rapport au siège du roi, supprimant la hiérarchie.
  • l’apparition des couverts au XVe siècle est le signe de la naissance du concept d’individu, mais jusqu’au XVIIIe siècle on pique dans le même plat. Le mot « assiette » dans le sens de la vaisselle individuelle n’apparait qu’au XVIe siècle, le mot s’utilisant par extensions successives de la place tenue par un convive à table (adsedere), de la table à laquelle on s’asseyait, du service des repas par les taverniers et cabaretiers « tenant assiette », enfin aux plats servis.
  • lors de la révolution française, la table est le lieu où l’on fait de la politique. Les premiers restaurants gastronomiques, tenus par les cuisiniers qui ont perdu leur emploi chez les aristocrates, ouvrent leurs portes et la Constitution de 1793 est rédigée dans l’un d’eux. Cela inaugure la tradition des banquets républicains qui seront longtemps des hauts lieux de la politique.

6. Le modèle alimentaire français

Le modèle des trois repas, qui définit le modèle alimentaire français, s’est développé après la Révolution, sous l’effet d’un processus de distinction sociale, d’un mythe égalitaire et de la montée de la pensée hygiéniste. En effet la bourgeoisie va copier l’aristocratie et c’est le repas de la bourgeoisie qui va progressivement s’imposer à toutes les classes sociales [1].

Du Moyen-âge à la Révolution, les élites mangent «à la française», mais dans le « service à la française »  de l’époque, le repas est organisé en plusieurs services où différents mets sont servis sur la table en même temps, et les convives ont accès aux plats « secundum qualitatem personae », qui leur confère leur place à table, la préséance obéissant à des règles d’une extrême précision reflétant la hiérarchie sociale [8].

Ce que nous appelons aujourd’hui le « repas traditionnel français » est en fait l’héritage du « repas à la russe », beaucoup plus égalitaire, où les plats se succèdent les uns aux autres et où chacun mange la même chose [5].

Actuellement encore dans la cuisine orientale, les plats sont amenés en même temps à table et c’est à chacun de composer son menu. Nos repas, ayant un début et une fin, une entrée, un plat, un dessert, prennent  place dans un temps linéaire et racontent une histoire.

L’évolution actuelle de ce modèle alimentaire français, éloge de la cuisine et du repas, du plaisir et de la convivialité, illustre bien que l’évolution de la société se lit dans celle des aliments pensés «essentiels» [1]. Ainsi les enquêtes montrent que les aliments jugés essentiels par les Français, qui étaient en 1966, dans l’enquête Inserm, les féculents, suivis de la viande, puis des légumes et des produits laitiers, sont actuellement les fruits et légumes, viandes et produits laitiers. Les féculents n’arrivent qu’en quatrième position, suivis par les produits de la mer.

Ces changements ne sont pas le fruit du hasard, mais traduisent les ambivalences des modes de régulation, qui sont contrecarrées par les symboles, tandis que le développement de la santé devient une priorité planétaire.

7. L’alimentation est symbole

Rappelons que le symbolon grec est primitivement un objet coupé en deux dont deux hôtes conservaient  chacun la moitié qu’ils transmettaient à leurs enfants, de sorte que les deux parties rapprochées servaient à faire reconnaître les porteurs et à prouver les relations contractées antérieurement. La nourriture en est un bel exemple avec

  • les trois états de la nourriture  (Lévi-Strauss) : le cru, le cuit, le pourri, avec dans le cuit le rôti et le bouilli. La consommation de viande crue a longtemps alimenté les fantasmes de barbarie et de folie de la population. Le rôti est identifié à la masculinité et la nourriture bouillie ou cuite à la vapeur est destinée aux femmes et aux enfants, comme les salades ou les bouillons légers…La nourriture bouillie serait plus proche de la culture, puisqu’elle doit être mise dans l’eau et dans un récipient… Le latin coquere, cuire, a donné cuisine, Küche et kitchen, cocina et cucina…
  • certains goûts et certaines saveurs : le sucré appelle la douceur et le calme dans les gâteaux du mariage, de communion, d’anniversaire, dans les dragées lors des baptêmes, dans les chocolats à toutes les fêtes ; l’amer exprime la souffrance ; l’acide, la méchanceté ; le salé, la nuance et l’amour. Les plats humides et secs, les froids et chauds font l’équilibre des repas.
  • les aliments sacrés, profanes, interdits, dangereux, tabous.

7.1. Aspects symboliques du pain

Le pain est le fruit du travail. Même ses ingrédients sont fruit du travail et on ne peut  manquer d’être frappé par le genre neutre en latin des céréales (frumentum) servant à la confection du pain, triticum (le blé), hodeum (l’orge), secale (le seigle), alors que le nom de toutes les plantes est au féminin, traduisant bien la fécondité de la nature.

Ainsi au moment du sevrage dans la société traditionnelle française, on présente à l’enfant de la bouillie de pain, lui signifiant son entrée dans la société. Le pain est aussi symbole de la fertilité.

Le pain est un symbole majeur du judaïsme et du christianisme. Dans la prière du « Notre Père », les chrétiens demandent chaque jour leur pain quotidien, mais ce pain est suressentiel : Τὸν ἄρτον ἡμῶν τὸν πιούσιον δὸς ἡμῖν σήμερον· (Matthieu 6,11).

Ce pain sacré [9] s’appelle

  • la matza (les matzot) chez les Juifs : c’est un pain non levé, azyme.
  • l’hostie après consécration chez les chrétiens (l’oblat avant la consécration ; les premiers sapins de Noël en étaient décorés), d’abord faite de pain ordinaire, puis de pain de blé non levé, traduisant la transsubstantiation, la présence réelle, la consubstantiation ou un simple symbole selon les Eglises.
  • la prosphora chez les orthodoxes orientaux, faite de fleur de farine de blé, d’eau, de levure et de sel.

Le pain profane est également devenu une marque d’appartenance régionale ou nationale : on mange de la baguette à Paris, des bredele et des bretzels en Alsace, du soda bread à Dublin, du Pumpernickel en Westphalie, des beignets à la Nouvelle-Orléans, du pain au levain à San Francisco, du bagel (ou beguel) à New York, des bretzels à Philadelphie…

7.2. Aspects symboliques du lait [10]

7.2.1. Le lait, au centre de mythes fondateurs

Nous ne ferons que citer

  • la «  corne d’abondance » de la chèvre Amalthée, qui a nourri Zeus.
  • la giclée de lait de la déesse Héra, quand Héraclès se jette sur son sein, qui a formé la Voie Lactée, notre galaxie (du grec gala, galactos, lait).
  • Romulus et Remus nourris par une louve, lupa, à la fois crainte et méprisée (le mot latin désigne aussi bien l’animal que la prostituée qui exerce son commerce dans le lupanar).
  • pour les adeptes de l’hindouisme, le monde est né d’une mer de lait vigoureusement barattée par les dieux, d’où est sortie la vache… Pour eux, le lait représente le seul aliment intrinsèquement pur et les autres aliments peuvent ainsi être purifiés s’ils sont cuits dans le lait ou frits dans le beurre.
  • pour les éleveurs Peuls, l’univers est né d’une seule goutte de lait, ainsi que toutes les vies des êtres créés, dont la vie humaine.

A noter que dans de nombreuses sociétés traditionnelles les femmes nourrissent au sein divers animaux de compagnie.

7.2.2. Symboles, légendes et tabous

  • Le lait est aussi un symbole d’abondance, de richesse et de prospérité
  • le lait évoque également la relation nourricière qui unit la mère à son petit. S’il est vital, ce don du lait est également total : la Vierge allaitante est l’image de l’Eglise qui nourrit spirituellement ses enfants.
  • le lait peut aussi être la nourriture quotidienne d’adultes à la force terrifiante. Le cyclope Polyphème au chant IX de l’Odyssée (vers 296) mange deux compagnons d’Ulysse comme un lion nourri sur les monts et « par là-dessus boit du lait pur » (ἄκρητον γάλα, du lait non mélangé).  Dans les contes scandinaves, l’ogre dévoreur d’enfants est décrit comme un grand buveur de lait.
  • Isis nourrissait les hommes de la vallée du Nil de son lait généreux.
  • Yahvé avait promis à Moïse de conduire son peuple « vers un pays ruisselant de lait et de miel «  (Ex 3, 8). Toutefois « tu ne feras pas cuire un chevreau dans le lait de sa mère «  (Ex 23, 19), ce qui rappelle le tabou de l’inceste, étendu ensuite à l’interdiction de consommer au cours d’un même repas produits laitiers et produits carnés.

7.2.3. De l’aliment « archaïque »  au produit laitier «fonctionnel » : le buveur de lait adulte incorpore du bien-être, de la pureté, de la légèreté, de la simplicité, de la jeunesse… Pour les enfants et les adolescents, plus ils grandissent et plus le lait est perçu comme aliment de l’enfance ; il reste apprécié dans l’intimité et de moins en moins consommé en société [11].

7.3. Aspects symboliques de la viande

La consommation de viande témoigne pour les Grecs de leur condition de mortels, comme le rappelle la ruse de Prométhée, quand Zeus lui demande de partager la nourriture entre les dieux et les hommes et que Prométhée fait deux parts, les os blancs cachés par de  la graisse appétissante et les chairs enveloppées dans l’estomac du bœuf. Zeus, sentant la ruse, choisit les os, le non comestible, et laisse la viande aux hommes, leur montrant bien que les dieux prennent la part imputrescible et séminale par sa moelle, donc l’éternité et la vitalité, et leur laissent la bête morte, les marquant du sceau de la mortalité, puisqu’ils ont besoin de manger pour vivre [12].

La consommation de viande impose de gérer le meurtre alimentaire, soit en le frappant d’interdit, global ou partiel : pas de vache chez les hindous, pas de porc chez les musulmans, pas de porc, cheval, chameau, chien, chat, ours, écureuil… chez les Juifs, soit en contingentant le rapport au meurtre (sacrifice) ou en le ritualisant de façon extrêmement précise [9] pour le rendre acceptable, comme chez les Juifs et les musulmans. Pour les chrétiens, la viande est totalement interdite pendant les périodes de jeûne, car l’excès de sang des animaux à sang chaud est porteur de luxure et de concupiscence, à l’opposé du poisson au sang froid et peu abondant [13].

Dans notre société, la viande a longtemps été réservée aux nobles, héritage des élites barbares de l’antiquité tardive, puis à l’homme, symbolisant la force, les enfants n’en recevant que s’il en restait.

À noter que notre société occidentale a déplacé les abattoirs à la périphérie des villes, taylorisé l’abattage et en a labellisé le produit, ce qui permet sa réification, avec un attrait grandissant pour les produits végétaux et les viandes blanches (n’ayant pas l’image du sang) induisant un néovégétarisme, et un rejet des animaux entiers et des morceaux identifiant l’animal. Le lapin en est un exemple d’actualité.

7.4. Aspects symboliques des aliments purs et impurs

Il n’y a pas de possibilités alimentaires sans confiance et les aliments concrétisent le pacte qui lie les fidèles avec leur Dieu. Cela traduit la volonté d’une recherche morale et spirituelle. Citons la nourriture kasher et taref des Juifs (définie par la cacherouth), halal, libéré (de l’interdit donc licite) et haram des musulmans et shuddha et ashuddha  des indous.

Ces aspects permettent à une confession de se démarquer d’un autre.

Rappelons qu’il n’y a pas d’interdit alimentaire chez les chrétiens, car « ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l’homme impur ; mais ce qui sort de la bouche, voilà ce qui rend l’homme impur » (Mt 15, 11). Ceci a permis d’évacuer la réglementation spirituelle, religieuse de l’alimentation, de dégager celle-ci de la tutelle du sacré.  En revanche la chrétienté pose un tabou sur le plaisir alimentaire et valorise le jeûne, facteur de purification [9].

Les jeunes musulmans nés en France souhaitent de plus en plus du tout-halal, à la différence de leurs parents, pour marquer leur appartenance culturelle.

Pour les Juifs, c’est tout l’acte alimentaire qui est sacralisé ; il doit produire de la saveur et permettre d’ordonner le monde.

7.5. Aspects symboliques des repas et du partage

La table au centre de la pratique conviviale. Or on peut manger ailleurs qu’à table – à l’instar d’Adam et Ève et de nombreuses allégories de la Gourmandise – et, à table, on ne fait pas que manger, tant il est vrai que l’espace commensal est un lieu privilégié de la parole, de la séduction, de la traîtrise, de l’assassinat…

  • Pour les Juifs, le repas est une anticipation du banquet eschatologique
  • Pour les chrétiens, le repas eucharistique est mémorial de la Cène et anticipation du Royaume des cieux.
  • L’acte alimentaire est intimement lié à la vie collective et suscite un épanouissement commun. Le copain est celui avec qui on partage le pain. On ne se met pas à coté de n’importe qui pour manger. Les places à table sont importantes. Le fait d’avoir partagé le même lait donne les mêmes liens que celui de frère et sœur.
  • La table familiale est primordiale pour la transmission des valeurs (ce qui se fait et ne se fait pas, ce qui est propre et ce qui est sale), des attentes familiales, le développement du langage et des attitudes sociales.
  • Les différentes formules des repas ont une dimension sociale : il n’est pas équivalent d’inviter à un cocktail, à un repas avec apéritif, à un repas froid, à un barbecue …, à un repas ou goûter d’anniversaire. Les repas de noces ou de communion gardent une forte valeur identitaire dans les pays latins avec un menu commun imposé, alors qu’aux USA, héritiers de l’habeas corpus et du protestantisme, ce menu pourra être perçu comme une atteinte au libre arbitre et plusieurs choix seront offerts.

7.6. Aspects symboliques du sain et de l’équilibré

Manger sainement (plutôt des aliments aseptisés aux USA, plutôt sans pesticides ou sans OGM en Europe) et équilibré (selon les règles de la diététique) permet de ne pas être malade, de grandir de façon optimale, d’avoir le meilleur QI, de rester jeune…

Les conséquences de ces règles sont l’obligation à penser en permanence à ce qu’il faut manger et ont pour corollaire la stigmatisation de certains aliments et l’obligation de consommation pour d’autres, voire de quantité (au moins 500 ml de lait par jour !), ce peut avoir pour conséquences une surconsommation, des pertes de contrôles et des troubles du comportement alimentaire.

Son idéalisation définit l’orthorexie. Face au non sens d’une offre consommatoire anarchique, les orthorexiques opèrent une double distanciation culturelle de leur alimentation, d’une part des pratiques et des valeurs familiales et d’autre part de celles de l’environnement [14].

7.7. Le jeûne est aussi symbole [15]

Dans toutes les religions, le jeûne joue le rôle d’un dépouillement de soi en vue de la rencontre d’« une présence ». En jeûnant, le croyant confesse sa foi à travers son propre corps, mais sa signification varie selon les religions :

– les Juifs observent des jours de jeûne liés à leur histoire, principalement Yom Kippour, jour de jeûne absolu. Cela leur permet de se rapprocher de Dieu.

–  les chrétiens vivent le jeûne comme un temps de conversion, une ascèse du besoin et une éducation du désir. Il n’a de sens que s’il ouvre à la relation, à l’altérité, à Dieu et aux autres, comme le rappelle l’apophtegme d’abba Hypéréchios, père du désert : « Il vaut mieux manger de la viande et boire du vin plutôt que de dévorer par des médisances la chair de ses frères ». Son point fort est le carême, qui est une marche vers Pâques.

– les musulmans pratiquent le jeûne du Ramadan, purement diurne, quatrième pilier de l’islam, qui « permet de marquer par la faim corporelle sa faim de Dieu et sa conscience de la faim des pauvres ». Ce jeûne n’est pas lié à un événement particulier.

– les hindous jeûnent pour se purifier, pour laisser de côté l’attachement.

L’engouement des adultes pour le jeûne augmente chaque année, avec une recherche d’abord corporelle de purification, de désintoxication ayant pour but un bien-être global. Ainsi  fleurissent actuellement de nombreuses propositions et stages profanes de jeûne « thérapeutique », « diététique », « hygiéniste », « holistique »…à coté de groupes de jeûne d’inspiration spirituelle.

8. L’enfant et les symboles

Nous venons de voir à quel point les symboles sont présents dans notre alimentation de pays dits développés. En effet longtemps l’idée a prévalu que l’aspect symbolique était la marque des sociétés « primitives » (le fameux exemple des Masaï qui ne mangent pas de hérisson, car le hérisson en se mettant en boule refuse le combat) ou anciennes (au Moyen-âge, on consommait des épices les pensant d’origine paradisiaque, car on pensait que le Nil prenait sa source au Paradis; cette croyance explique le succès au XVe siècle de la maniguette, appelée « graine de paradis », et sa désuétude lorsque les explorateurs des côtes africaines montrent que cette graine ne mérite pas son nom [16].

Le mot aliment est déjà symbole. Faut-il rappeler que aliment, alimentum en latin dérive de alo, is, ere, alui, altum puis alitum qui au sens actif signifie nourrir, élever et au sens passif grandir ? Alo a donné alumnus, au sens propre le nourrisson, mais aussi adulescens, celui qui est en train de grandir et son participe passé adultus, celui qui est parvenu au terme de sa croissance, à côté de l’ancien participe passé altus, qui a donné haut et que l’on retrouve dans l’allemand alt et l’anglais old.

Les enfants expriment avec vigueur les symboles pour qui sait les décrypter.

La diversification alimentaire en fournit un magnifique exemple. Diversification est dans le champ sémantique de verto ou vorto (tourner, retourner la terre, changer) qui a donné divertere (détourner, se séparer, différer). Ce détournement, cette diversification, est donc bien une séparation voulue. Le sevrage est aussi une séparation et sevrage vient du latin separare (séparer), dérivé de parare (faire effort pour se procurer, se préparer), lui-même dérivé de parere, peperi, partum (procurer, fournir, enfanter), qui a donné partus (enfantement) et parens (qui enfante, parent). Pour les parents, diversification et sevrage marquent la maturation de leur enfant. L’histoire de la diversification suit celle de la place de l’enfant dans la société : jusqu’au début du XXe siècle, le lait est l’aliment des bébés, des vieillards et des convalescents. Pour que les petits enfants ne soient pas tentés par des mets qui ne leur sont pas destinés, dans les années 1930 encore, on recommande de les servir à part. Puis ils sont admis à table, mais servis en dernier, après les femmes, et la viande, s’il y en avait, était réservée aux hommes. La bonne éducation interdisait aux enfants de parler à table. Le déroulement de la diversification indique déjà si le bébé est pressé de devenir grand ou si, voulant obstinément rester à une alimentation lactée, il s’y refuse. En effet, certains sentent d’emblée que la diversification est le passage d’une alimentation, donc d’un statut, de bébé à celui de grand et n’acceptent de manger que la nourriture familiale, souvent même que si elle provient de l’assiette de leur mère, refusant le plat spécial qui est l’aliment de personne et qui donc les propulse hors de la famille. De même certains nourrissons plus grands refusent les purées et compotes qu’on leur propose et réclament des légumes et fruits entiers ou en morceaux de peur de redevenir bébés. C’est aussi parce que les personnes qu’ils aiment mangent ou non tel aliment, qu’ils le pensent bon ou mauvais et l’acceptent ou le refusent d’emblée. Il en va de même pour les couverts, l’assiette et le verre. Tout cela ne fonctionne bien évidemment que si les repas sont pris assis à table, à plusieurs convives qui mangent la même chose en même temps. De même, il suffit de donner le biberon à table dans des conditions de repas pour que vers l’âge d’un an le nourrisson le boive seul, donc se l’approprie comme aliment, de sorte qu’il pourra l’abandonner sans supprimer le lait le matin. Un enfant, qui boit encore des biberons de lait à trois ans, ne les reçoit jamais ou depuis très récemment à table dans des conditions de repas, mais avant ou après le repas familial et sur le canapé ou au lit. Il le boira certes jusqu’à un âge avancé, mais refusera alors le lait pour longtemps et abandonnera souvent tout petit déjeuner dans notre expérience. Nous pensons aussi qu’un enfant ne peut pas s’approprier son alimentation tant qu’il ne mange pas seul et qu’il est fondamental qu’il le fasse avant dix-huit mois (même plutôt seize), ce qui désamorce d’emblée tout chantage ultérieur, toujours dans le cadre de repas structurés, et réduit au minimum la période de néophobie alimentaire. Les aliments symboliques de la famille restent longtemps prégnants, puis apparaissent progressivement ceux de leurs pairs, plus au moins conditionnés par les messages publicitaires. Le symétrique s’observe quand l’enfant a peur de grandir. Cette peur peut être engendrée par le symbole de la quantité : l’enfant qui mange un repas plantureux, auquel on propose en « dessert » une quantité importante ou illimitée de lait, ne risque-t-il pas de se dire que la sécurité est de rester bébé ? Le fait de finir tous les repas par un produit laitier risque de conduire au même résultat. Les repas spéciaux prolongés nourrissent l’imaginaire jaloux et le fantasme de toute puissance et invitent l’enfant à s’y accrocher, de peur qu’on ne fasse plus rien pour lui seul.

Les grands adolescents ont pris l’habitude d’investir la rue pour manger et recréent un temps de partage alimentaire, de convivialité, mais aussi un  temps d’apprentissage des valeurs et des codes libérés des habituelles règles de bonnes conduite et tenue à table, propres au groupe de pairs et à l’espace social investi [17].

5. L’alimentation se «médicalise» [1]

La médecine s’enracine dans les deux univers d’action symboliquement représentés par les deux filles d’Esculape, Panacée, la déesse de la thérapeutique, et Hygiée, qui incarne la prophylaxie.

Jamais n’avons-nous eu autant de preuves que notre alimentation modifie notre santé. Ne citons que la pasteurisation et les régimes dans certaines maladies métaboliques (phénylcétonurie, diabète..). Au fur et à mesure que l’homme augmente son espérance de vie, il souhaite modifier son destin et être le maître de ses plaisirs. C’est ainsi que foisonnent actuellement les régimes et les diététiques les plus variés et extravagants, alors même que les conseils diététiques sont font de plus en plus précis, tels ceux du programme national nutrition santé.

« La médicalisation est un processus dynamique par lequel des problèmes, jusque-là considérés comme non médicaux, sont définis et traités en termes de maladie et de dysfonctionnement (Conrad, 1992) ». Elle est le reflet des transformations des sociétés modernes avec des transferts de légitimité, du religieux au médical, du moral au médical, du magique au médical, de la famille vers les institutions médicalisées… Cette médicalisation a pour conséquences de

  • transformer la hiérarchisation des horizons de l’acte alimentaire : le plaisir, la socialisation, la socialité, la santé
  • faire la promotion sous le discours scientifique des modèles des milieux sociaux d’où sont issus les chercheurs
  • d’appauvrir les producteurs traditionnels et de favoriser les monocultures
  • désocialiser les mangeurs
  • accroître l’anxiété des mangeurs et de les culpabiliser.

Elle est ainsi une des causes d’érosion des modèles alimentaires, à coté de l’industrialisation, de la mondialisation et de la judiciarisation, car la certification et la traçabilité des produits permettent  de définir des chaînes de responsabilité. Le vide laissé est devenu le champ des agences étatiques de sécurité alimentaire, elles-mêmes soumises à de nombreuses pressions économiques, politiques et (pseudo)scientifiques.

7. Le rôle du pédiatre

Le pédiatre est le médecin de l’enfant. Il est le mieux placé, s’il le souhaite, pour accompagner les parents dans leurs compétences en copilote, en Mitwisser (co-sachant) et non en Besserwisser (mieux sachant) et pour aider les parents à faire grandir leurs enfants en confiance, pour qu’ils développent une façon de faire et des attentes en cohérence avec le développement  moteur et affectif de leur(s) enfant(s). Un interrogatoire régulier sur les repas et leur déroulement est une mine de renseignements et aide à leur faire prendre conscience qu’il faut apprendre à manger aux enfants, en particulier que la mastication et le goût sont des apprentissages et donc l’objet d’une réelle éducation : il est de notre mission d’accompagner un projet maternel d’allaitement prolongé au sein, d’encourager au développement de la fonction préhension/ morsure, de privilégier les aliments variés, naturels, non attendris, ramollis ou …liquéfiés pour la composition des repas, sans concession à l’apparente facilité immédiate avec apprentissage de la mastication par des petits morceaux calibrés (pas de nourriture écrasée ni de bouillie) et de la prise de la boisson au verre; l’encouragement à l’appropriation du repas par l’enfant en laissant naître le désir et en le laissant manger lui-même l’alimentation de la famille réclame souvent des explications, mais pour un enfant bien portant ceci devient vite un droit inaliénable. Il est fondamental que le besoin ne soit pas comblé avant même qu’il ait pu s’exprimer, sachant laisser naître le désir, l’appétit (appententia est le désir, l’envie, la convoitise) et ouvrant la porte au langage.  Il n’est souvent pas inutile de redire qu’un repas est pris assis à table, à plusieurs, sans écran, dans un climat de plaisir contagieux et que, l’enfant apprenant à manger en regardant ses parents, le goût évolue tout au long de la vie et qu’il n’y a de place ni pour la récompense ni pour la privation (attention au chantage déguisé!). La participation précoce à la récolte des aliments et à la préparation des repas éveille la sensorialité, met des mots sur les aliments, indiquant leur provenance, leurs qualités (aspect, couleur, maturité, goût), leurs utilisations et responsabilise les enfants. Les jeux de rôle (dinette, restaurant, agriculteur, éleveur, jardinier…) l’expriment aussi et sont à favoriser, au moins en leur permettant certains ustensiles de cuisine.

Ainsi les enfants seront-ils préparés au second apprentissage au dehors, à la crèche ou à l’école, ou encore chez un tiers, où l’enfant sera confronté à d’autres modèles adultes et à d’autres enfants de son âge.

La valorisation de leurs connaissances et donc de leur rôle passe par la revalorisation des aliments et moins des nutriments dans leur dimension anthropologique et en leur donnant des repères sociaux : préparation, repas, tradition, découverte. Ceci leur permet de transmettre savoir et saveurs : ces deux mots viennent du latin sapere (avoir du goût, du parfum au sens propre comme au figuré, par suite se connaître en, savoir), d’où sapiens, sage, qui a aussi donné sapide, insipide, maussade, savourer, résipiscence, le tout dérivant de sapa, un vin cuit coupé, et qui a aussi donné  sève en français et Saft (jus) en allemand.

Cuisiner, c’est donner de soi et le repas, c’est partager. Tout l’enjeu consiste à passer de la prescription impersonnelle (on doit, il faut) à la prescription pour la famille, pour le groupe, et ensuite et surtout à l’appropriation par l’enfant de la règle. Un enfant qui sait et aime manger et cuisiner ne mangera pas n’importe quoi, n’importe où, n’importe comment et avec n’importe qui [20].

8. Conclusion

Les habitudes alimentaires sont un marqueur du développement de l’enfant et de la culture familiale. Au pédiatre de savoir les utiliser pour favoriser l’inscription de l’enfant dans la culture de sa famille, en aidant les parents à oser le faire, à charge pour eux de lui apprendre en constituant le modèle. Ses solides connaissances en nutrition lui permettent d’expliquer la diététique.  Diète vient du latin dieta, lui-même emprunté au grec δίαιτα, la façon de se nourrir et de vivre, qui correspond au verbe διαιτάω-ῶ, qui à la voix moyenne signifie se nourrir, se comporter de telle ou telle façon. Ce verbe dérive lui même de αἴνυμαι, prendre, saisir, de sorte que δίαιτα renvoie littéralement à un partage, une distribution (dia = à travers, par).

Les comptines enfantines illustrent magnifiquement l’aspect culturel et symbolique. Laissons le mot de la fin à une comptine strasbourgeoise [21]:

« Finf Engele han g’sunge.

Finf Engele komme g’sprunge:

s’erscht blost s’Fierele an,

s’zweit stellt s’Pfännele dran,

s’dritt schitt s’Bäbbele nien,

s’viert duet brav Zucker drien,

s’finft saat : s’isch angericht !

Iss, min Kindele, brenn di nit! »

c’est-à-dire :

Cinq petits anges ont chanté.

Cinq petits anges sont venus en sautant :

le premier souffle pour allumer le feu,

le second y place la poêle contre,

le troisième y verse la bouillie,

le quatrième y met généreusement du sucre,

le cinquième dit : c’est prêt !

Mange, mon petit enfant, ne te brûle pas !

Nous y retrouvons la symbolique de l’alimentation offerte par des messagers, venue du ciel, qui ne doit pas tout à l’activité humaine, mais qui nécessite un travail d’équipe. Ce plat de bébé est rassasiant, chaud et doux. L’autorisation de consommation est annoncée par la parole, assortie d’une recommandation sur la façon de manger.

9. Conflit d’intérêt : aucun

Les traductions grecques, latines, allemandes et alsaciennes sont de l’auteur.

Références  étymologiques

Dictionnaire Le  Grand Robert, Paris, 1986

Kluge Etymologisches Wörterbuch der deutschen Sprache, Berlin, De Gruyter, 2002 (24e édition)

Martin F Les mots latins, Paris, Hachette, 1941

Martin F Les mots grecs, Paris, Hachette, 1937

Bailly A Dictionnaire grec-français, Paris, Hachette, 1968

Gaffiot F Dictionnaire latin-français, Paris, Hachette, 1967

Autres références

[1] Poulain J-P Manger aujourd’hui. Attitudes, normes et pratiques. Editions Privat, Paris, 2002. www.lemangeur-ocha.com

[2] Poulain J-PLes ambivalences de l’alimentation contemporaine 25 mai 2000Disponible sur internet : URL: www.agrobiosciences.org/IMG/pdf/mpcahierspoulain.pdf , consulté le 13 mai 2010

[3] Lambert  J.L Les « bons » aliments. Disponible sur internet : URL: http://www.vet-nantes.fr/divers/actualite/ponan/bons_aliments_PONAN.PDF consulté le 13 mai 2010

[4]  Gallen  C Le design alimentaire : quelle place pour l’originalité dans la cuisine ?

Une approche exploratoire de la perception de l’esthétique alimentaire par les consommateurs dans le cas de produits dissonants. http://www.esc-toulouse.fr/download.asp?download=stockfile/commun/recherche/cuisine/cuisine_3_0706.pdf. consulté le 13 mai 2010

[5] Bieulac-Scott  M La question alimentaire – Mondialisation, uniformisation, modernité du modèle alimentaire français, CNIEL, Paris, 2008, Disponible sur internet : URL:  http://www.agrobiosciences.org/IMG/pdf/maggy-bieulac-64-67.pdf.,consulté le 13 mai 2010

[6]  www.encyclopedie-universelle.com/Cassien%20Jean.html consulté le 13 mai 2010

[7]  Dalloz DSi la jalousie m’était contée…, Paris, Editions de La Martinière, 2007

[8] Montanari  M  Valeurs, symboles, messages alimentaires durant le Haut Moyen Age Médiévales, Année 1983, Volume 2, Numéro 5   Disponible sur internet : URL:   http://www.persee.fr consulté le 13 mai 2010

[9] Koscher&Co Über Essen und Religion Jüdisches Museum Berlin/Nicolaische Verlagsbuchhandlung GmbH, Berlin 2009

[10] Birlouez E Le lait : mythes, légendes et symboles  Alimentation et santé (réalisé en partenariat par le CERIN) | CERIN | N°168 juillet-août 2006 Les 8èmes Entretiens de nutrition/ 8-9 juin 2006 à Lille Institut Pasteur de Lille, Service nutrition, 1 rue du Pr. Calmette, B.P. 245, 59019 Lille CEDEX  Disponible sur internet : URL:   http://www.la-cuisine-collective.fr/dossier/cerin/articles.asp?id=47 consulté le 13 mai 2010

[11] Rodier C Goûts et dégoûts, représentation des aliments chez les adolescents. L’exemple des légumes et des produits laitiers. in Colloque Ocha « Alimentations Adolescentes », à Paris, les 12 et 13 octobre 2009 Disponible sur internet : URL:  www.lemangeur-ocha.com/fileadmin/images/dossiers/Alimados_DP_complet.pdfconsulté le 13 mai 2010

[12]  Vernant J-P L’univers, Les Dieux, Les Hommes – Récits grecs des Origines -, Paris, Seuil, « Points », 1999

[13]Berard  L La consommation du poisson en France : des prescriptions alimentaires à la prépondérance de la carpe. Anthropozoologica,Disponible sur internet : URL:  www.mnhn.fr/museum/front/medias/publication/11151_Berard.pdf consulté le 13 mai 2010

[14] Denoux P  Nouvelles obsessions alimentaires : « L’orthorexie, une névrose culturelle ? » Disponible sur internet : URL:  http://www.agrobiosciences.org/article.php3?id_article=1260 consulté le 13 mai 2010

[15]  de Sauto M  Jeûner et prier Disponible sur internet : URL:  http://www.croire.com/article/index.jsp?docId=2635&rubId=214 consulté le 13 mai 2010

[16]  http://expositions.bnf.fr/gastro/arret_sur/festins/texte.htmconsulté le 13 mai 2010

[17] Guetat  M Adolescence et alimentations de rue  in Colloque Ocha « Alimentations Adolescentes », à Paris, les 12 et 13 octobre 2009  Disponible sur internet : URL:  www.lemangeur-ocha.com/fileadmin/images/dossiers/Alimados_DP_complet.pdf consulté le 13 mai 2010

[18]Deschavanne E, Tavoillot P.H  Philosophie des âges de la vie, Paris,  Hachette, « Pluriel », 2008

[19] Hurstel F Quelles fonctions parentales d’autorité pour le jeune enfant ? DIALOGUE – Recherches cliniques et sociologiques sur le couple et la famille – 2004, 3e trimestre

[20]  Bieulac-Scott M Le goût de nourrir, la soif de transmettreDisponible sur internet : URL:  http://www.agrobiosciences.org/IMG/pdf/maggy-bieulac-64-67.pdf. consulté le 13 mai 2010

[21]  Franck-Neumann A, Gerst R Liewe alte Kinderreimle, Strasbourg,  S.A.L.D.E., 1981

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